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ASV5.2 Vocalisations de singe, babillage de bébé et potentialités de Neandertal : 50 ans de controverse

Jeudi 7 Décembre 2017

Animé par Louis-Jean Boë et Frédéric Berthommier, chercheurs à GIPSA-lab, Grenoble

Résumé

La parole pierre de touche ultime de l’hominisation

Diderot rapporte en 1769 que le Cardinal de Polignac, homme de lettres et de science, aurait dit à un orang-outang exposé dans une cage de verre au jardin du Roi :  « Parle, et je te baptise », montrant par là que la parole était le visa nécessaire pour accéder à l’humanité. De son côté, La Mettrie, le matérialiste de l’Homme machine, avait proposé en 1747 de placer le singe, cet animal qui, d’après les naturalistes, « nous ressemble si fort », dans les conditions d’un écolier muet auquel on enseignerait à produire des sons de parole selon une méthode de démutisation proposée en 1692 par Amman, un médecin suisse spécialiste des sourds-muets. À moins d’une impossibilité articulatoire dont il doute, étant donné la forte analogie anatomique entre l’Homme et le singe, La Mettrie était persuadé qu’il serait possible « de lui apprendre à prononcer et par conséquent à savoir une langue ».

Immerger les singes dans un bain linguistique comme les bébés

Il faudra pourtant attendre les années 1950 pour que des psychologues américains mettent en place des approches expérimentales d’apprentissage de la parole pour tester les capacités cognitives de Peter, Gua, Viki, Cody, des chimpanzés ou orang outangs, des singes relativement silencieux. Certains d’entre eux sont élevés pendant plusieurs années « à la maison » par des couples de chercheurs, en compagnie et comme le bébé de la famille, immergés dans un univers humain. Les résultats de ces recherches étaient très attendus, ils pouvaient révéler des capacités de parole, mais aussi de langage : la production d’un babillage, cadre syllabique de la parole, de mots et de suites de mots constituant des phrases respectant la syntaxe de l’anglais-américain et ayant du sens dans le contexte de leur production, en fait la preuve de capacités langagières comparables à celle de l’Homme. Les résultats se sont montrés très décevants. Certains d’entre eux n’ont rien appris ni produit, ils sont restés muets : au bout de 6 ans, le répertoire de Viki, le plus loquace, n’a pas dépassé cinq mots d’anglais papa, mama, cup, up, tea, et celui de Cody, quatre syllabes arbitraires notées puh, thuh, kuh, fuh. Ces performances sont nettement moins élevées que celles d’un bébé de 18 mois qui  peut produire une cinquantaine de mots et plus de syllabes.

Se sont alors posées les raisons de cet échec et d’abord la plus fondamentale : les singes seraient-ils démunis de toute capacité linguistique ? Ou ne seraient-ils simplement que  muets, sans être sourds ?  

Le verrou anatomique de l’émergence de la parole: la théorie de Lieberman (1968-2017)

Dès 1968, Lieberman et coll. vont proposer une explication anatomique simple à cet échec. En comparant le conduit vocal des singes à celui de l’humain, ils font remarquer que les singes ont un petit pharynx, lié à la position haute de leur larynx. C’est cette caractéristique qui les empêcherait de pouvoir produire des voyelles différenciées, comme /i a u/ celles des mots lit, la, loup, les trois voyelles présentes dans une très grande majorité des langues du monde. Même s’ils avaient le contrôle de leur conduit vocal ils ne pourraient que produire un seul type de voyelle, la voyelle neutre comme dans l’article le, noté [ə] en phonétique. Au cours de l’évolution, notamment à la suite de la bipédie, le larynx de l’Homme se serait abaissé, libérant ainsi une cavité pharyngienne tout aussi volumineuse que la cavité orale.  Plaçant leur théorie dans le cadre de l’émergence de la parole, cette évolution aurait permis à l’Homo moderne d’acquérir, il y a environ 50.000-70.000 an, cette capacité qui le distingue des primates non-humain : la parole. L’hypothèse du simple détournement (exaptation) des organes destinés à la respiration, succion, transport de la nourriture est ainsi écartée. En 1971, Lieberman et coll. associent  Neandertal et les bébés : phylogenèse ontogenèse du conduit vocal élargissent l’hypothèse forte de la descente du larynx. Le paradigme de recherche est ainsi posé dans le cadre de la speech communication par une équipe associant spécialistes de parole, d’anatomie néonatale, avec une utilisation informatique de pointe pour l’époque (celle de l’Electronics Laboratory  du MIT), pour la  simulation du conduit vocal.

Mais très rapidement va débuter une longue controverse qui s’étend sur un demi-siècle, d’abord alimentée dans le cadre de l’anthropologie physique pour Neandertal puis dans celui de l’acoustique pour les potentialités de production pour le bébé. Les primatologues puis les spécialistes de la communication animale vont mettent beaucoup de temps à mettre en doute la théorie de Lieberman et coll. Mais les anomalies s’accumulant, les données se précisant et les modélisations se développant, la controverse semble en passe de se résoudre.  En seront présentées des étapes et des articulations permettant de l’éclairer.

 


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