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ASV5.6 La petite voix dans la tête

Jeudi 03 Mai 2018

Animé par Hélène Loevenbrück, Chercheure CNRS au LPNC, Grenoble

Entendez-vous votre petite voix lorsque vous lisez ces lignes ? Est-ce la même voix que celle que vous entendez lorsque vous parlez à voix haute ? Entendez-vous votre intonation ? Pouvez-vous avoir des conversations dans votre tête et imaginer les voix d’autres personnes ?

« Le palier du premier étage ; l'escalier large et clair ; les fenêtres. Je lui ai confié, à ce brave ami, mon histoire amoureuse. Quelle bonne soirée encore j'aurai ! Enfin il ne se moquera plus de moi. Quelle délicieuse soirée ce va être ! Pourquoi le tapis de l'escalier est-il tourné en ce coin ? ce fait sur le rouge montant une tache grise, sur le rouge qui de marche en marche monte. Le second étage ; la porte à gauche ; «Étude». Pourvu qu'il ne soit pas sorti ; »

Dans cet extrait de « Les lauriers sont coupés », publié en 1887, Edouard Dujardin tente d’évoquer le flux des pensées d’un étudiant parisien qui se rend à l’étude notariale de son ami, avant de retrouver la femme qu’il aime. Par ce procédé littéraire, qui sera nommé « monologue intérieur », Dujardin cherche à représenter « la pensée intime en formation », « la plus proche de l’inconscient, antérieurement à toute organisation logique ». L’étude du langage intérieur est restée longtemps l’apanage de la littérature et des
sciences humaines. S’appuyant sur l’introspection et la réflexion, les philosophes, les psychologues, les écrivains, les poètes, les artistes ont décrit diverses formes revêtues par le langage intérieur et leurs rôles.
Aujourd’hui, les neurosciences cognitives, la neuropsychologie expérimentale, la psycholinguistique, grâce à leur méthodologie expérimentale et leurs outils de mesures, apportent un nouvel éclairage. Au cours de cet atelier, nous confronterons données introspectives et mesures comportementales, électrophysiologiques ou cérébrales pour tenter de mieux décrire la nature et les fonctions du langage intérieur.

Nous examinerons différentes formes de langage intérieur, comme le vagabondage mental évanescent (lorsque nous divaguons ou lorsque des pensées spontanées surgissent) ou la parole intérieure délibérée, exprimée distinctement (lorsque nous comptons mentalement, faisons une liste, répétons un discours), ainsi que le langage intérieur chez les sourds utilisant la langue des signes et les multiples variations du langage intérieur chez les bilingues.

Nous verrons ainsi que le langage intérieur peut apparaître comme un phénomène parfois abstrait, condensé et sans consistance physique, parfois concret, accompagné de sensations auditives, proprioceptives, tactiles et visuelles. Nous observerons qu’il peut même parfois impliquer notre système moteur. Nous montrerons que le langage intérieur délibéré peut être modélisé dans le cadre du contrôle prédictif de l’action, avec des buts multisensoriels, transformés en commandes motrices inhibées. Une copie d’efférence de ces commandes motrices permet de simuler des actions langagières multimodales (phonation, articulation, gestes) qui elles-mêmes sont associées à des percepts multisensoriels (auditifs, visuels, tactiles, proprioceptifs), prédits et traités par notre système sensoriel : la petite voix que nous entendons.

Nous évoquerons le rôle central et bénéfique que joue le langage intérieur dans la mémoire de travail, la mémoire autobiographique, la planification de situations futures, l’interprétation du présent, la résolution de problèmes, la pensée, la conscience de soi et la conscience autonoétique, l’auto- régulation, l’auto-encouragement, l’auto-réconfort, la lecture, l’écriture. Nous verrons que ses prémisses semblent accompagner le développement du langage chez l’enfant. Nous aborderons des pistes pour la remédiation de certains de ses dysfonctionnements qui peuvent conduire aux ruminations mentales ou aux hallucinations auditives verbales.

Nous terminerons par une expérience d’introspection guidée visant à mieux décrire chacun·e notre propre langage intérieur.